Les Bons Maux…

… de Monsieur Zlatko Zapostroff

Aux États-Unis, les milliardaires voteront Trump, parce que c’est un milliardaire, les Blancs, parce que c’est un Blanc, et les misogynes, parce que c’est un misogyne. Ça n’a l’air de rien, mais ça va faire quand même du monde.

Riss

L’édito de Charlie Hebdo du mercredi 10 novembre 2015 par Riss…

Un « 7 janvier » par mois

Dix mois se sont écoulés depuis les attentats de janvier. Dix mois où chacun a essayé de se reconstruire, a essayé de se tourner vers l’avenir, sans rien oublier pour autant. Dix mois où les Français ont dû apprendre à vivre avec l’idée que cela pouvait recommencer n’importe où, n’importante quand et contre n’importe qui. Dix mois  où on s’est convaincus que tout cela était derrière nous. Pourtant, les attentats de janvier n’ont jamais vraiment cessé. Ils se sont poursuivis loin d’ici, contre d’autres innocents. Depuis janvier, au Bangladesh, six intellectuels ont été assassinés par des tueurs affiliés à Al-Qaida. Ces éditeurs, écrivains, journalistes étaient des des laïcs, des défenseurs de la liberté de conscience, autant que les journalistes et dessinateurs de Charlie tués en janvier. Leur mort n’a pas suscité un mouvement de solidarité comme celui du 11 janvier à Paris. Se faire tuer n’est pas très agréable, mais se faire tuer pour défendre des valeurs qui bénéficient à tout le monde, dans l’indifférence générale, c’est un peu rude. Ils méritaient d’être soutenus mondialement, comme Charlie dix mois auparavant. Ils n’ont pas eu droit à ces gestes de solidarité qui aident à ne pas s’effondrer. D’autres intellectuels bangladais, menacés de mort, doivent se planquer pour sauver leur peau. Bénéficient-ils au Bangladesh comme en France d’un service de protection de la police nationale ? Probablement pas. C’est seuls qu’ils doivent se débrouiller pour se protéger. Le malheur vécu en janvier est tout à la fois identique à celui de ces intellectuels bangladais massacrés et sans comparaison. Car, en France, les pouvoirs publics se sont mis en quatre pour protéger les collaborateurs de Charlie. Au Bangladesh, il ne doit probablement pas exister comme ici de protection policière ne de fonds d’indemnisation pour verser aux victimes des compensations financières. Là-bas, ils n’ont que leurs yeux pour pleurer et leurs jambes pour courir, comme Taslima Nasreen, qui a fui le pays et s’est réfugiée aux Etats-Unis.

Des « 7 janvier », il s’en passe à travers le monde presque un par mois. Et personne ne s’en aperçoit. Les médias ont du mal à passionner le public pour des évènements si éloignés. Et puis, on n’ose pas le dire tout haut, mais on a toujours l’impression que, dans ces contrées lointaines, cette violence est normale, que là-bas les gens somme ça, un peu sauvages, un peu cruels. L’enfer, c’est les autres, et la sauvagerie également. Si on parle aussi peu de ces hommes et de ces femmes persécutés à l’étranger, c’est que beaucoup ici croient à la relativité des droits de l’homme, c’est un truc de riches pour les pays riches, pas pour les sacs à puces qui vivent sous les cocotiers et sont habitués à se faire trucider pour un rien. Pour eux, la mort et la torture, c’est comme pour nous le camembert et le saucisson. Les islamistes ou l’armée tuent et torturent comme ici on gave les oies ou on tue le cochon. C’est cul-tu-rel !

Car là-bas on habitue les enfants, dès leur plus jeune âge, à se faire torturer sans broncher, à se faire couper un bras sans verser une larme, à se faire tirer dessus sans pleurnicher. La puissance de l’éducation et de leur culture ancestrale est telle qu’elle est parvenue à faire disparaître l’idée même de la souffrance. Alors, pourquoi s’émouvoir qu’un écrivain bangladais se fasse tuer à la machette par un islamiste ? Il y avait été préparé dès son plus jeune âge. Pourquoi s’indigner de la mort d’un obscur journaliste bangladais laïc ? Il y était mentalement entraîné depuis la maternelle. En France, on fait des clips pour prévenir le harcèlement à l’école de nos gosses, parce qu’ils se prennent des boulettes de papier en classe et des coups de pied à la récrée. Au Bangladesh, les enfants apprennent à avoir des les doigts écrasés par un étau dans les caves des commissariats et à être égorgés sans broncher par des islamistes. Ne vous en faites pas pour eux, ils sont « habitués ». La liberté d’expression, les droits de l’homme, ce n’est pas encore pour eux. Un jour, peut-être, dans cent ou deux cents ans, mais pas tout de suite.
Sauf que, évidemment, tout cela est faux. Le respect de l’individu, ainsi que la laïcité, est une nécessité pour tous sur Terre. Quand en France on défend la laïcité, il y a une bande de petites crapules qui aussitôt vous insultent en vous qualifiant de « laïcards », parce que à leurs oreilles ça rime avec « connards ». Et pour ces écrivains bangladais qui défendent la laïcité, quel mot ces crapules utiliseront-elles pour les insulter ?

Il faut soutenir ces écrivains, éditeurs, journalistes et citoyens bangladais et tous les autres à travers le monde qui se battent pour plus de laïcité et de liberté d’expression, autant qu’on a soutenu Charlie en janvier. Sinon les manifs du 11 janvier se videront peu à peu de leur sens comme une victime de son sang

Charlie Hebdo, vous connaissez ?

L’édito par Riss

Adieu tranquillité

On se demandait combien de temps cela allait durer. Combien de temps sans revoir à la télé des journalistes plantés devant des ambulances, micro d’une main, l’autre sur l’oreillette :

« Ici, c’est la stupéfaction et l’incompréhension. L’auteur des faits, bien connu du voisinage, était un homme plutôt discret, sans histoire, jusqu’à aujourd’hui. »

Puis, retour à Paris, où le procureur donne les dernières informations sur le drame :

« L’homme a planté une tête décapitée, puis à tenté de faire exploser des bouteilles de gaz. »

On croit regarder les informations. Mais on regarde un rituel. Le rituel de l’attentat abominable qui régulièrement s’abat sur la France, pays des droits de l’homme et du Moulin-Rouge. Le premier qui a sidéré l’hexagone fut commis en 2012 par Mohamed Merah à Toulouse. On sentait déjà que ce n’était qu’un début. Il y a eu ensuite le musée juif de Bruxelles. Puis Charlie Hebdo. Le mot « janvier » est moins traumatisant que « Charlie Hebdo ». On parle des attentats de « janvier », des événements de « janvier », du drame de « janvier ». Le mois remplacera peu à peu le nom du journal.

Le son enregistré par un témoin avec son téléphone pendant l’attentat de Copenhague donnait une idée du bruit que fait un fusil d’assaut crachant sur une foule. Des coups de feu contre lesquels on ne peut rien, si ce n’est attendre qu’ils s’arrêtent en priant qu’ils vous épargnent. Le magasin Hyper Cacher, le musée du Bardo, à Tunis, le Marhaba Beach Hotel, à Sousse, il va falloir vivre avec ça chaque fois. A chaque attentat, cette violence à fleur de peau dans notre mémoire nous reviendra en pleine gueule. On ne s’en débarrassera jamais.

Le 7 juillet arrive. C’est une date anniversaire, nous dit-on. Celle de l’attentat du 7 janvier contre notre petit journal. Les médias font leur boulot de médias et sollicitent les témoignages des membres de la rédaction pour faire un « sujet », comme on dit :

« Alors, comment ça va depuis six mois ? »

« Et la santé ? »

« Et le moral ? »

« Et l’ambiance ? »

« Ça va ou ça va pas ? »

« Bon, vous nous répondez, oui ou merde ? »

Sans trop trahir la pensée des collaborateurs du journal, je crois qu’à Charlie on aurait plutôt envie de dire « merde ». Ce n’est pas très poli, mais certainement assez proche de l’état d’esprit de la plupart d’entre nous. Car ces six mois nous ont épuisés. Nous ont vidés. Quand on a vécu ça, il n’y a pas de date anniversaire. Chaque jour est une date anniversaire. Pendant un attentat, on compte le temps en secondes : une seconde de passée, je suis toujours en vie. Une autre seconde de passée, je suis encore en vie. On s’attend à ce que chaque seconde soit la dernière. Depuis six mois, on compte désormais le temps en jours. Un jour de passé, je suis encore debout. Un autre jour de passé, je suis toujours debout. On est passés des secondes aux journées, quel progrès ! Mais on se dit que cela ne durera peut-être pas. L’incertitude inouïe subie le 7 janvier fait désormais partie de nous pour toujours. Plus rien n’est sûr. Verra-t-on seulement la fin de l’année ?

Le spectacle des attentats de Tunisie, ces corps recouverts de draps sur la plage ensoleillée au milieu des parasols, ces chanceux qui commencent à raconter leur survie et la raconteront encore et encore tout le reste de leur vie, Charlie le regarde la gorge serrée. De la même façon qu’il existe une Internationale du terrorisme, il émerge peu à peu une Internationale des victimes. Une communauté silencieuse de ceux qui ont vécu de tels instants. On les voit témoigner à la télé, mais on sait déjà ce qu’ils ressentent. Ça doit être ça, l’indicible : seuls ceux qui ont vécu une expérience semblable peuvent se comprendre sans même avoir besoin de se parler. Une Internationale de l’indicible, faite des mêmes émotions, des mêmes peurs, des mêmes peines.

Il y a encore six mois, on avait droit à des questions du genre :

« Alors, est-ce que vous allez encore dessiner Mahomet après ça ? Hein ? Vous avez la trouille ? »

Comme si c’était ça le problème ! Aucune des victimes de Tunisie n’avait jamais dessiné Mahomet, pas plus que ce chef d’entreprise décapité en France. La question n’a jamais été de dessiner Mahomet, mais tout simplement de dessiner la démocratie. Depuis le procès des caricatures en 2006, Charlie s’est épuisé à tenter de faire comprendre ça. Depuis cette époque, la guerre s’est peu à peu mise en branle contre la démocratie, et à chaque attentat on semble redécouvrir l’eau chaude. La pratique fanatique d’une religion ne doit pas nous dispenser de poser la question de la religion tout court dans nos sociétés démocratiques. Ne doit pas nous interdire de proclamer que Dieu n’existe pas et de le dessiner. Mais ces questions sont trop sensibles, et les médias n’aiment pas les questions trop compliquées qui nécessitent des réponses trop longues. Il faut penser court pour parler court.

« Alors, à Charlie, comment ça va, l’ambiance, depuis six mois ? »

A question courte, réponse courte :

« Laissez-nous tranquilles ! »

Charlie Hebdo du 01 juillet 2015