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Charlie Hebdo nous parle des Chœurs de l’Armée Rouge et de George Michael, levons-nous…

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Le billet du jour d’hier de Charlie Hebdo…

Frédéric Boisseau, Michel Renaud

Etre là. C’est tout ce que les théoriciens de la justification, ceux qui ont fait leur spécialité – et leur miel – de professer que les victimes sont forcément plus coupables que les assassins, pourraient reprocher à Frédéric Boisseau et à Michel Renaud. Ils étaient là et, pour les frères Kouachi, c’était suffisant.

Frédéric était là, comme tous les jours, à son poste d’agent de maintenance. Michel était venu de Clermont-Ferrand voir ses amis à la rédaction de Charlie. Aux yeux du fanatisme religieux et de ses exécuteurs, c’est suffisant pour mériter la mort. On peut appeler ça du terrorisme aveugle. Mais c’est surtout l’arme favorite des totalitarismes : l’arbitraire. Je te tue parce que tu existes, parce que tu es là, en face de moi, et parce que je l’ai décidé. Etre là, simplement vivant, sur le chemin des tueurs sans neurones et sans conscience, qui n’ont besoin d’aucune justification pour tuer, parce qu’on leur en a fourni mille.

Gérard Biard

(Charlie Hebdo n°1224 – 06 janvier 2016)

Yoav Hattab, Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada

Si toutes sortes d' »experts » et intellectuels ont fait assaut d’arguments pour expliquer/justifier les attentats contre la rédaction de Charlie, puis ceux de Paris et Saint-Denis, on n’a entendu aucune tentative d' »explication » à la prise d’otages et au massacre à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier, à la mort de Yoav, Yohan, Philippe et François-Michel. Pas plus d’ailleurs que lors de la tuerie au Musée juif de Belgique, à Bruxelles, en mai 2014. Comme si ces carnages allaient de soi…

Pour les antisémites et les antisionistes enragés, on sait pourquoi ils vont de soi : tous les juifs du monde portent la culpabilité de la politique de l’Etat d’Israel. C’est très pratique, la géopolitique. Pour les autres, c’est plus compliqué… On est tellement habitué à ce que des juifs se fassent assassiner parce qu’ils sont juifs… Les meurtres antisémites sont passés dans l’angle mort du terrorisme islamiste, voire du terrorisme tout court.

C’est une grave erreur, et pas seulement sur le plan humain. Car c’est le bourreau qui décide qui est juif. Le 13 novembre nous en a apporté la preuve. Ce jour-là, le bourreau nous a signifié qu’il avait décidé que nous étions tous juifs.

Gérard Biard

(Charlie Hebdo n°1224 – 06 janvier 2016)

Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe

Mourir pour défendre les idées qui sont les siennes, c’est déjà intolérable en démocratie. Mais mourir pour défendre les idées des autres… Franck est mort pour défendre Charb, donc les idées de Charlie. Comme Ahmed Merabet, comme Clarissa Jean-Philippe, il défendait les institutions qu’il incarnait, de par sa fonction de policier. Ces institutions républicaines, laïques et démocratiques, qui protègent la liberté d’expression, la liberté de conscience, la liberté de pensée, la liberté de circulation, la liberté tout court. En tant que journalistes et en tant que citoyens, nous avons le droit – voire le devoir – de critiquer ces institutions quand elles dysfonctionnent. Mais pas quand elles fonctionnent. Les 7, 8 et 9 janvier, ainsi que le 13 novembre, elles ont été irréprochables.

Aujourd’hui, à Charlie Hebdo, nous vivons entourés de policiers qui nous protègent. C’est grâce à eux que nous pouvons continuer à faire notre journal et à y exprimer nos idées. Et, d’un pur point de vue de citoyen, aussi paradoxal que ça puisse paraître, c’est rassurant.

Gérard Biard

(Charlie Hebdo n°1224 – 06 janvier 2016)

Monde de merde… Encore et toujours…

Les Bons Maux…

L’apéro de Gérard Biard

Depuis une semaine, Charlie, journal athée, accomplit plus de miracles que tous les saints et prophètes réunis. Celui dont nous sommes le plus fiers, c’est que vous avez entre les mains le journal que nous avons toujours fait, en compagnie de ceux qui l’ont toujours fait. Ce qui nous a le plus fait rire, c’est que les cloches de Notre-Dame ont sonné en notre honneur… Depuis une semaine, Charlie soulève à travers le monde bien plus que des montagnes. Depuis une semaine, comme l’a si magnifiquement dessiné Willem, Charlie a plein de nouveaux amis. Des anonymes et des célébrités planétaires, des humbles et des nantis, des mécréants et des dignitaires religieux, des sincères et des jésuites, des que nous garderons pour la vie et des qui ne sont que très brièvement de passage. Aujourd’hui, nous les prenons tous, nous n’avons pas le temps ni le cœur de faire le tri. Nous ne sommes pas dupes pour autant. Nous remercions de tout notre cœur ceux, par millions, qu’ils soient simples citoyens ou qu’ils incarnent les institutions, qui sont vraiment à nos côtés, qui, sincèrement et profondément, « sont Charlie » et qui se reconnaîtront. Et nous emmerdons les autres, qui de toute façon s’en foutent…

Une question, quand même, nous taraude : est-ce qu’on va enfin faire disparaître du vocabulaire politique et intellectuel le sale mot de « laïcard intégriste » ? Est-ce qu’on va enfin arrêter d’inventer de savantes circonvolutions sémantiques pour qualifier pareillement les assassins et leurs victimes ?

Ces dernières années, nous nous sommes sentis un peu seuls, à tenter de repousser à coups de crayons les saloperies franches et les finasseries pseudo intellectuelles qu’on nous jetait au visage, et au visage de nos amis qui défendaient fermement la laïcité : islamophobes, christianophobes, provocateurs, irresponsables, jeteurs d’huile sur le feu, racistes, vous-l’avez-bien-cherché… Oui, nous condamnons le terrorisme, mais. Oui, menacer de mort des dessinateurs, ce n’est pas bien, mais. Oui, incendier un journal, c’est mal, mais. Nous avons tout entendu, et nos amis aussi. Nous avons souvent essayé d’en rire, parce que c’est ce que nous faisons le mieux.

Mais nous aimerions bien, maintenant, rire d’autre chose. Parce que ça recommence déjà. Le sang de Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Elsa Cayat, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Franck Brinsolaro, Frédéric Boisseau, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe, Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab, François-Michel Saada, n’avait pas encore séché que Thierry Meyssan expliquait à ses fans Facebook qu’il s’agissait, évidemment, d’un complot judéo-américano-occidental. On entendait déjà, ça et là, les fines bouches faire la moue devant le rassemblement de dimanche dernier, bavant du coin des lèvres les éternelles arguties visant à justifier, ouvertement ou à bas bruit, le terrorisme et le fascisme religieux, et s’indignant, entre autres, que l’on célèbre les policiers = SS. Non, dans ce massacre, il n’y a pas de morts moins injustes que d’autres. Franck, qui est mort dans les locaux de Charlie, et tous ses collègues abattus au cours de cette semaine de barbarie sont morts pour défendre des idées qui, peut-être, n’étaient même pas les leurs.

Nous allons quand même essayer d’être optimistes, bien que ce ne soit pas la saison. Nous allons espérer qu’à partir de ce 7 janvier 2015 la défense ferme de la laïcité va aller de soi pour tout le monde, qu’on va enfin cesser, par posture, par calcul électoral ou par lâcheté, de légitimer ou même de tolérer le communautarisme et le relativisme culturel, qui n’ouvrent la voie qu’à une seule chose : le totalitarisme religieux. Oui, le conflit israélo-palestinien est une réalité, oui, la géopolitique internationale est une succession de manœuvres et de coups fourrés, oui, la situation sociale des, comme on dit, « populations d’origine musulmane » en France est profondément injuste, oui, le racisme et les discriminations doivent être combattus sans relâche. Il existe heureusement plusieurs outils pour tenter de résoudre ces graves problèmes, mais ils sont tous inopérants s’il en manque un : la laïcité. Pas la laïcité positive, pas la laïcité inclusive, pas la laïcité-je-ne-sais-quoi, la laïcité, point final. Elle seule permet, parce qu’elle prône l’universalisme des droits, l’exercice de l’égalité, de la liberté, de la fraternité, de la sororité. Elle seule permet la pleine liberté de conscience, liberté que nient, plus ou moins ouvertement selon leur positionnement marketing, toutes les religions dès lors qu’elles quittent le terrain de la stricte intimité pour descendre sur le terrain politique. Elle seule permet, ironiquement, aux croyants et aux autre, de vivre en paix. Tous ceux qui prétendent défendre les musulmans en acceptant le discours totalitaire religieux défendent en fait les bourreaux. Les premières victimes du fascisme islamique, ce sont les musulmans.

Les millions de personnes anonymes, toutes les institutions, tous les chefs d’État et de gouvernement, toutes les personnalités politiques, intellectuelles et médiatiques, tous les dignitaires religieux qui, cette semaine, ont proclamé « Je suis Charlie » doivent savoir que ça veut aussi dire « Je suis pour la laïcité ». Nous sommes convaincus que, pour la majorité de nos soutiens, cela va de soi. Nous laissons les autres se démerder avec ça.

Une dernière chose, importante. Nous voudrions aussi envoyer un message au pape François, qui, lui aussi, « est Charlie » cette semaine : nous n’acceptons que les cloches de Notre-Dame sonnent en notre honneur que lorsque ce sont les Femen qui les font tinter.

Charlie Hebdo, n° 1178, 14 janvier 2015